Le groupe se sépare.
-‘Franchement, ce n’est pas simple...’
Sting me parle gentiment dans le salon, chez Paul.
C’est un type sympa et je l’aime beaucoup. Il a beaucoup changé depuis notre première rencontre.
Moi aussi, j’ai beaucoup changé.
-‘Je te jure, je ne m’en sors pas... on ne s’en sort pas…’
-‘Oui, je sais... je vois bien...’
-‘Non, je ne suis pas sûr que toi, tu vois bien...’
Je n’aime pas les confrontations... en tous cas, celles que l’on m’impose. Je me braque. J’ai toujours agi de cette façon.
Probablement un tort. Je sais que je ne dois pas réagir à chaud. Et pourtant, je jappe !
-‘Vas-y, accouche ! C’est quoi le problème ?’
Il fait chaud. Sting est torse nu sous sa salopette. On dirait qu’il n’a que ça à se mettre.
Tout à l’heure, nous sommes revenus du studio où l’on enregistrait avec John Cale le nouveau single de Police :
‘Visions of the night’. C’est une chanson que Sting a écrite et la première que Stewart lui laisse faire. On l’a jouée pour la première fois à Mont de Marsan, au festival que Marc Zermati a organisé la semaine dernière. Ca ne s’est pas bien passé entre Andy et moi ce jour là. Heureusement que Marylène était descendue d’Aix en provence. On a passé un bon moment tous les deux. De toutes façons, je n’avait pas envie de rester avec eux... je parle de Sting et Andy. Ils ont fait équipe ensemble. Stewart, lui se balladait partout et faisait du public relations.
Sting et Andy étaient allés se baigner à la rivière... et bronzer.
Ils en étaient revenus tous rouges… surtout Andy. Il avait pourtant amené une crème pour se protéger. On est anglais ou on ne l’est pas.
Marylène et moi avions passé la première soirée devant la scène et on avait vraiment adoré Clash. On était sur la gauche en regardant la scène et on avait eu Mick Jones qui allait et venait devant nous, d’avant en arrière, mitraillant le public d’accords... Jenny Jones, Police and Thieves, tout le premier album y était passé. Un des meilleurs moments musicaux de ma vie. Une sorte de révélation. Ce jour là, j’avais volé très très haut dans le ciel de ma vie ...transporté et j’avais adoré chaque seconde de ce moment. Je n’ai jamais oublié.
Parfois, les secondes durent des heures... celles là durent encore.
Et puis, tout à coup, en plein concert, une odeur pestilentielle avait envahi les arènes. Le vent avait balayé cette odeur d’œufs pourris qui venait de la scène. Nous étions devant et ça nous avait pris à la gorge. On a vite compris que c’était une boule puante.
Quelle horreur !!! Les Clash avaient continué à jouer et puis on a vu une bousculade derrière la scène...juste à coté de Topper. Ca se battait, ça s’empoignait…Devant la scène, on avait suivi le mouvement et tout le monde s’était retrouvé sur le côté droit…Avec nos passes, Maryléne et moi étions passés
Backstage...il y avait une ambulance sur laquelle Captain Sensible était monté.. On a compris que c’était lui qui, ivre mort ou pour faire chier, avait balancé la boule puante.
D’après ce qu’on avait compris, il avait sauté de la scène et était tombé sur une balustrade, se l’était prise entre les jambes et s’était fait vraiment très mal. Je veux bien le croire. L’ambulance était venue pour l’emmener mais lui est monté sur le toit et haranguait les mecs. Il se foutait de la gueule de Clash ...et rigolait bien de son coup.
C’était aussi ça, Mont de Marsan.
Moi, j’avais adoré. Le lendemain, lorsque j’en parlais aux 3 potes de Police, Andy avait rétorqué que Clash était un groupe de merde et qu’ils ne savaient pas jouer. Evidemment, j’étais rentré dans la bataille et avait défendu ce que j’avais vu de plus beau à ce jour dans ma vie sur une scène de rock : les Clash.
Andy était le nouveau. Sting et Stewart l’avaient écouté. Stewart qui n’était pas d’accord avec lui, temperait... Quant à Sting, il penchait du côté d’Andy.
Nous existions depuis presque 1 an.
Nous avions démarré en trio et nous étions aujourd’hui un quatuor. Nous n’étions pas meilleurs qu’au début.
La venue d’Andy n’apportait rien. Au contraire.
Il est clair que le Police qui a suivi celui que nous étions a été peu être le plus grand groupe pop du monde. Soit.
Le Police qui a suivi a donné un bonheur immense à des millions de gens, bien sur et le Police qui a suivi a permis à Sting, Stewart et Andy de nous éblouir de tout leur talent. Enorme !
Mais bon, lorsqu’Andy est arrivé, le fait est qu’il a plombé le groupe que nous étions. Le mec n’était pas méchant et il jouait plutot très bien. Mais, ce que nous avions commencé ne pouvait plus continuer. Je parle évidemment du ‘Police punk rock’, enfin du Police qui voulait être un groupe de punk rock.
Je n’ai bien sur pas la prétention de dire que nous étions meilleurs. Evidemment que non! Je ne sais même pas si nous étions un bon groupe. Probablement pas.
Dans tout ceci, si parfois j’en ai peut être voulu à Andy d’avoir détruit notre groupe, mon premier vrai groupe, celui qui m’a donné envie de dédier ma vie au rock, je ne peux que lui rendre hommage pour avoir permis à Police de devenir ce qu’il sont devenus. Pour les gens, pour Sting, pour Stewart, pour lui-même et pour moi.
Le truc, c’est que Andy ne savait pas comment tout pouvait se terminer. Personne n’imaginait que Police deviendrait ce qu’il deviendrait. Ni Sting, ni Stewart, ni Andy, ni moi, ni personne.
Tout ce qu’Andy avait fait, c’était d’arriver et de planter un groupe, le notre. Sur le moment, je lui en ai voulu.
Avec le recul, je sais évidemment que ça avait été une chance fabuleuse. Pour tous !
Et sans sa connerie, je ne serai peut être pas en train d’écrire ce bouquin, d’ailleurs. Je le sais bien.
Et sans sa connerie, mon nom n’aurait pas été une des réponses dans le jeu de Trivial Pursuit. A la question, ‘Quel est le nom du guitariste que Andy Summers a remplacé dans le groupe Police !’, les gens doivent répondre évidemment: ’Henry Padovani’. La même question était posé en France, dans le jeu télévisé’ Question pour un champion’. Alors là, c’est mon père qui a été fier quand tous ses amis et famille lui ont téléphoné après avoir vu l’émission. D’autant que le concurrent avait trouvé la réponse !!! Incroyable ! Peut être est elle posée de part le monde dans des jeux similaires ! Et j’espère que les types gagnent des tunes grâce à moi. Il serait mensonger de dire que ça ne me fait pas plaisir ! Et comme dit, encore, mon père, ‘ Il a fait connaître notre nom dans le monde entier’. Et la fierté d’un père, ça n’a pas de prix, n’est ce pas !!
Et d’ailleurs, lorsque les gens me demandent, car c’est évidemment la question que l’on me pose tout le temps, si j’ai été jaloux de leur succès, je réponds le plus honnêtement du monde que non. J’aurai pu l’être mais j’ai eu la chance tout au long de ma vie de ne pas connaître ce sentiment. J’avoue que si je l’avais été, j’aurai franchement souffert énormément.
-‘Tu sais, je n’ai pas d’argent...on n’a pas d’argent...on n’avance pas…’ Sting a calmé le jeu. Il a vite vu que je me serai énervé et lui comme moi, n’aime pas ça. Il reprend calmement et m’explique ce que je sais bien déjà.
Il m’avait raccompagné dans sa ‘2 chevaux’ du studio de Bazza jusqu ‘à Thornhill Crescent, chez Paul
-‘Qu’est ce que tu crois ? Que je ne sais pas ??...Tu sais, moi non plus je n’ai pas de blé...’
-‘Oui, mais pour toi, c’est pas pareil...’
-‘Ah bon...???’
-‘Oui, toi tu es comme en vacances... Tu n’es pas d’ici... Si rien ne se passe, tu peux rentrer chez toi... Moi je ne peux plus rentrer chez moi...’
-‘Je n’ai aucune envie de rentrer chez moi...’
-‘Tu ne comprends pas...’
-‘Ecoutes, Sting, Je comprends tout... j’ai toujours tout compris et ce n’est pas parce que je suis étranger que je ne comprends pas...’
-‘C’est pas ce que je voulais dire...’
-‘Je sais, je sais...’
-‘Toi, tu t’éclates, tu es dans une spirale de liberté et de folie...moi je ne m’amuse pas du tout...je pense tous les jours à comment je vais faire pour nourrir ma famille...tu comprends... ?? Chaque jour...tout le temps...’
-‘Je sais...tu crois que je ne sais pas...quand je viens te voir chez toi et que j’amènes à bouffer, pourquoi tu crois que je le fais ?? Tu crois que je ne sais pas que tu n’as rien...’
-‘ Je sais et j’apprécie, mais...’
-‘ Ok, je claque tout ce que je gagne en conneries, je nique tout ce qui bouge, je prends tout ce qui traine...et alors...’
-‘Je ne te fais pas la morale...’. Il recalme le jeu.
-‘Sting, de temps en temps, oui, tu me fais la morale! Mais c’est pas grave parce que je t’aime et que je te respecte.
Mais bon, tu vois, un jour tu me casses les couilles parce que je me fait une fille après le concert dans le parking à Penzance… et toi tu arrives, tu me parles d’amour, de fidélité, de trucs comme ça, mais quand on était à Paris et que j’ai ramené la fille dans la chambre d’hôtel, tu étais bien content de faire sucer aussi...non ? Je me trompe...??’
-‘Qu’est ce que tu veux que je réponde à ça...’
-‘Pas grand-chose... y a rien à répondre...’
Je vois bien qu’il doit me dire quelque chose.Sting est mon ami, il est cool et je l’aime. C’est un super bassiste, il chante bien et il tiens le devant de la scène pour nous, essaye de se démerder et a besoin de gagner de l’argent. Il vit très mal sa pauvreté et peut être surtout, ce succès qui n’arrive pas... ce manque de reconnaissance...
Ce sujet détend l’atmosphère. Il sourit.
-‘C’est peut être des conneries tout ça, mais dans la chambre d’hôtel, toi et moi on s’est régalés, non…’
-‘Tu étais tellement saoul…’
Ca le fait rire.
-‘ Je sais...’
-‘A moment donné, tu es même tombé du lit…’
-‘Ah, oui...????’
-‘Tu ne rappelles pas...tu étais derrière elle, elle était à quatre pattes et toi, tu es tombé...’
Je rigole un bon coup...lui aussi... tout ça, c’est des bons souvenirs... de pôtes, de mecs...
-‘Dis moi, toi tu n’as pas mis longtemps...’
-‘Longtemps à quoi ??...tu veux dire...’
-‘Oui...exactement…je veux dire...’
-‘Qu’est ce que tu crois ?? C’est pas facile de dormir à côté de vous, qui niquiez la lumière allumée…’
Et on est morts de rire.
-‘Sting…’
-‘Quoi ?’
-‘Ca, c’est pour nous... c’est nos souvenirs... déjà... des souvenirs... mais bon, je sais que tu as envie de me parler... tu as besoin de me parler…’
Il me regarde... Je lui lance.
-‘Vas y, crache le morceau...C’est Andy ?
Il respire un bon coup et prend une autre gorgée de thé au lait.
-‘Ecoutes, je te disais ...c’est pas facile... On avance pas...’
Je l’écoute.
-‘Andy a des plans.’
-‘Ok…’
-‘Oui, mais attends...’
-‘T’affoles pas...j’écoutes...’
-‘Jerry, tu sais mon pote de Newcastle lui aussi a des plans...il m’a proposé de faire une croisière... enfin de jouer sur un bateau...’
-‘Tu vas pas faire ça ??’
-‘Non, attends…et Andy, lui aussi, a des plans... des sessions et il pourrait nous impliquer dedans...’
-‘Tu veux dire, tous ?’
-‘Justement, Henry... pas tous... il dit qu’il peut nous faire travailler, Stewart et moi...’
-‘Ca me semble normal...vous êtes 2 super musicos...’
-‘Et il veut continuer le groupe... mais à trois... sans toi...’
Je m’y attendais depuis pas mal de temps. Et sûrement qu’Andy avait son idée. Je me demandais ce que Stewart en avait pensé…Comme s’il sentait mes questions, Sting continue...
-‘Tu sais, Stewart n’étais pas d’accord… d’ailleurs Andy nous en a parlé le premier jour... quand on a fait le truc avec Mike Howlett , pour Paris...’
-’Le truc de Gong...’
-‘Oui, c’est ça...’
-‘Quand j’ai ramené la fille dans la chambre...’
-‘Que tu es con... d’ailleurs, là c’était une autre...et tu avais éteint la lumière...’
-‘Ah oui, c’est vrai...’
-‘Soyons sérieux...’
La discussion était importante. Peut être pour lui. Moi, je ne suivais plus. J’avais pas envie de parler de tout ça. Je sentais le truc... Ok, ils voulaient continuer tous les 3. C’était con. Je pense qu’on aurait pu chercher à continuer. J’aime pas arrêter un truc…J’ai jamais trop aimé arrêter des trucs... Pourquoi arrêter? La vie est toujours compliquée.
-‘Ok, vas y... excuses moi...’
-‘Je disais... Andy nous en a parlé le premier jour... Quand il est arrivé... Stewart n’était pas d’accord... et il voulait qu’on essaye... moi aussi… et on a essayé, non?
Je l’écoute.
-‘ Mais tu sais, avec Andy, on aura plus de possibilités... putain, c’est dur à dire... mais, moi j’arriverai à placer des chansons...tu vois, lui, il me pousse à écrire mes chansons… il aime mes trucs...’
Il tournait autour du pot.
-‘C’est vrai... il est à fond dans tes trucs... et puis, il assure vraiment avec tous ces plans d’accords sur la guitare...’
Je l’aidais. Ca m’embêtait de le voir comme ça. J’avais compris que les autres lui avait demandé de s’occuper de ça.
-‘Voilà... et toi, c’est pas ton truc. Tu es rock and roll et tu seras certainement un super guitariste mais pour l’instant, tu apprends encore... lui, il a joué avec tout le monde et il connaît le jazz par cœur... tu sais, c’est important ça pour moi..’
-‘Tu sais, Sting, je vois bien que ça ne peut pas marcher tous les 4..je suis sur que c’est mieux à trois, toi, Stewart et Andy...
Tu as vu la dispute à Mont de Marsan et aujourd‘hui avec John...’
-‘Quel con, ce John Cale… il avait pas besoin de faire ce plan à Andy… en plus, il était bourré... il s’en foutait de nous…’
-‘J’ai bien aimé ce type...’
-‘Ca ne m’étonne pas de toi... c’est ton genre... je suis que que tu t’entendrais bien avec lui... mais, ce qu’il a fait à Andy n’était pas sympa...’
-‘Et Stewart, qu’est ce qu’il disait. ??’
-‘Tu vois, aujourd’hui Stewart, lui aussi n’étais pas content. Il a l’impression d’avoir gaspillé la session... ’
-‘Ok…Et Andy?’
-‘Qu’est ce que tu penses... ??? Il voulait le tuer !!!Et toi, tu rigolais, comme d’habitude et quand John t’as demandé de faire le solo, tu n’a rien compris...’
-‘Et pourquoi, j aurais dit quelque chose… j’étais content… et puis, il appreciait mon jeu de guitare... ça m’a fait plaisir... surtout quand tu as Andy qui voulait faire tous les plans de guitare... et vous qui ne disiez rien…enfin bref... c’est passé... tout ça..’
Sting regardait sa tasse de thé.
Je relance.
‘..Et quand il a dit a Andy : Ok, tu veux faire le solo... alors fais le sur la guitare d’Henry!! La Jacobacci!!! La tronche qu’il a fait...’
Comme Sting ne disait rien, je lui envoie :
-‘Et il t’on envoyé pour me dire que le groupe était fini?’
Il relève la tête et me regarde dans les yeux.
-‘Oui.’
-‘Tu sais, c’est ok... pas de souci, Sting… c’était écrit...’
-‘Je suis désolé... Henry... Stewart et moi t’aimons...’
-‘Je sais... pas de souci de ce côté-là...’
-‘Tu m’as sauvé la vie... putain… je n’oublierai jamais ça...’
-‘C’est bon... c’est bon... et j’ai sauvé la mienne par la même occasion…tu sais...’
Ca y est. C’est fait. Sting se sent mieux. Et moi aussi.
Je sais exactement ce que je vais faire. Je vais aller en Corse, passer un bout d’été. Il fera beau. Il y aura mes parents, mon frère et ma sœur, et plein d’amis. Ca fait 1 an que je suis parti.
En partant, je m’étais dit que je passerai peut être 15 jours en angleterre. Ca avait été génial.
Je sais que je reviendrai .Tout de suite.
Tout ce rock and roll ne pouvait que me manquer. |