L’arrivée à Londres.
Tout ça ne s’est pas passé d’un seul coup. Déjà, ce 16 décembre 1976, j’ai du mettre deux cents ans pour traverser Londres. Je n’y croyais pas. J’ai demander mon chemin 2000 fois chez Paul qui habitait à Islington, pas loin de King’s cross. J’avais acheté l’indispensable A to Z et je cherchais Thornhill Crescent, un square au centre duquel trônait une église entouré de maisons toutes identiques. Finalement, vers 5 heures du soir, six heures après avoir débarqué à Douvres, je me garais devant le 14a, Thornill crescent, l’appartement du 14, sous la maison, en sous sol. Tout était parfait.
Le long de la route, j’avais remarqué sur les murs des pubs des inscriptions qui disaient : ‘Take Courage’ . Je croyais que c’était des messages de puritains qui dénonçaient ces lieux de perdition... J’ai su par la suite que ‘Courage’ était le nom d’une brasserie, et que c’était une publicité qui au contraire encourageait les gens à boire de la bière !
Paul est arrivé ers huit heures du soir. Il s’est changé et m’a emmené direct au Dingwalls, un club de Camden Town, où on a mangé et où un groupe jouait sur une petite scène. Hallucinant! J’avais avalé sans rien dire un camembert grillé à la confiture de groseille et j’ai aussi ‘ordonné’ un café - To command... Ah, les faux amis... Le groupe était compris dans le prix du repas ! Il s‘appelait ‘Meal Ticket’- ticket repas- et ça devait être un autre signe!!
Ils jouaient de la musique country et ça sonnait bien. Ce soir là, j’ai bien dormi et beaucoup rêvé dans cette petite chambre du basement flat! Petite chambre qui m’accueillit pendant 3 ans! Elle en a vu cette chambre! Par la suite, Paul, qui travaillait pour une compagnie aérienne, est parti s’installer à Aberdeen, en écosse et m’a laissé l’appartement pour moi tout seul pendant 2 ans.
Le lendemain, Paul est parti travailler. Je me suis retrouvé seul à Thornhill Crescent…à Londres.
J’ai donc décidé d’écrire quelques lettres. Une à mes parents, pour leur dire que tout allait bien. Une à ma petite amie, Marylène, pour lui dire qu’elle me manquait. Et une à mon frère et ma sœur, pour leur dire que je m’éclatais comme un fou !
Puis,je suis allé au magasin pakistanais du coin qui vendait des cigarettes, des journaux, et un peu de tout , version londonienne de l’arabe du coin parisien et j’ai ramené le Melody maker.
J’ai ensuite appelé mes ’ amis’ les Flaming Groovies au numéro indiqué sur le tour book.
-‘ Gordon ! It’s Henry… Je suis à Londres...’
Je l’entends hurler à la cantonade:
-‘Hey, les mecs... Henry est arrivé... Henry, le mec d’aix en provence…’
Des hourras ont résonné dans le téléphone. Ces types étaient vraiment cools !
Gordon est revenu vers moi.
-’ Quand es-tu arrivé ?
Je lui ai raconté vite fait mon voyage.
-’Où es tu, là ?
-‘A Islington, pres de King’s Cross... la gare...’
-‘Oui, je vois... Nous on est à Paddington…’
-‘J’ai une voiture!
-‘ Alors, viens, c’est pas loin...’
Et il m’a donné rendez vous dans un pub, à Pread street, à Paddington.
J’ai filé là bas en voiture. Conduite à gauche et ville immense… J’ai mis deux heures pour y aller. Je me suis garé pas loin du pub, probablement très mal, et je suis entré. Tous les Groovies étaient là, avec Gordon. Ils m’ont accueilli à bras ouvert. ‘Yeah, you made it !!!’ Je n’ai jamais oublié ce moment !
Chris Wilson m’a présenté un gars qui portait des lunettes noires malgré l’obscurité du pub : « Marc... Marc Zermati. » Il me tend la main...
-’Tu es français ?
-‘..Oui.’.
Et il m’a oublié instantanément pour poursuivre sa conversation avec les Groovies.
Nous ne le savions pas encore, mais Marc et moi allions devenir frères de Rock and roll.
On est parti chez les Groovies et Marc et moi avons parlé sur le chemin. Il était gentil,doux et j’ai compris qu’il travaillait dans la musique. Il avait un sacré look, entièrement vêtu de noir, comme je l’ai toujours vu par la suite.
Les Groovies étaient en costume année 1960, des sortes de Mods, avec bottines Beatles et portaient tous des lunettes noires. Moi avec la barbe et les cheveux longs...
Je trouvais leur look superbe et, sur le coup, le mien, m’est apparu bidon. Il faudrait que j’y pense…
Les Groovies furent très accueillants. On est allés dans leur appartement, loué à la semaine, où ils vivaient tous ensemble, entourés de guitares . Après une tasse de thé, Cyril a mis leur nouvel album sur la platine,Shake some action. Ils venaient de l’enregistrer et Marc y était pour beaucoup. Comme l’album devait sortir prochainement,ils avaient beaucoup de concerts programmés à Londres. Bien sur, j’étais invité.
Je suis reparti avec un ‘Henry Padovani +1’ inscrit sur une liste d’invités. Pas mal du tout pour un nouvel arrivant. Je n’étais pas peu fier quand ce soir là, je l’ai appris à Paul.
Il viendrait avec moi.
Je ne me souviens plus de l’endroit, mais je me rappelle que nous étions effectivement sur la liste, que la salle était pleine et que les gens étaient habillés comme les Groovies. J’ai alors compris qu’ils étaient des sortes de légendes pour le public. Le concert fut sublime.
Paul a adoré. Apres le show, Gordon, qui semblait toujours hyper content de me voir, nous a amené backstage.
Des backstages, j’en ai vu par la suite. Mais cette fois, avec les Flamin’ Groovies, c’était spécial. Ils m’ont toujours accueilli tellement gentiment, simplement...
Je garde une place particulière dans mon cœur pour ce groupe qui, pour moi, est passé à coté d’une très grande carrière. Ce soir là, j’étais persuadé que ça marchait à fond pour eux,et rien ne m’indiquait qu’il pouvait en être autrement. Ils sortaient des disques, tournaient partout, les journaux en parlaient, plein le monde venait les voir jouer ...
Voilà une vie géniale. Voilà ce que l’on voulait tous !! Je compris plus tard que les Groovies ramaient. Oui, ils étaient géniaux, mais leur musique ne les faisaient pas vivre. Ils ne s’en sortaient pas et, comme d’autres groupes, ils ont arrêté. Quelle injustice ! Le monde de la musique et en particulier celui du Rock est cruel. Il faut toujours donner plus, et rien n’est jamais assez, rien n’est jamais acquis.
Mais, dans la loge, on ne pensait pas à tout ça... le concert avait été génial, tout le monde avait la pêche et il régnait dans ces backstages, une sensation de travail bien fait...
Marc Zermati était là, à l’aise comme un poisson dans l’eau, ses lunettes noires sur le nez. Il connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Paul et moi ne connaissions personne,mais c’était cool quand même. On a croisé toutes sortes de gens : des musiciens, des journalistes, des filles des roadies… Une bière à la main, ils allaient et venaient, parlaient d’instruments, de groupes, de concerts, draguaient ou s’échangeaient des bons plans pour telle ou telle fête en faisant circuler les joints. Et puis, finalement, des videurs nous ont dit qu’il était temps de partir.
Les gens sont sortis en groupes, et les Groovies sont restés quelque temps avec Gordon. Paul et moi les avons quittés et nous sommes rentrés à Islington. Pas besoin de parler. J’avais entrevu le monde qui serait le mien pour le reste de ma vie.
Un jour, Barbara Macdonald, la chanteuse de Timbuk 3 m’a dit qu’elle avait lu sur le mur de la loge du ‘Black Cat’ à Austin, Texas, la phrase suivante: « if it’s wet, drink it, if it’s dry, smoke it, if it moves , fuck it and if it doesn’t move load it in the van ‘ »
En d’autres termes : « ’si c’est sec, fume le, si c’est humide, bois le, si ça bouge, baise le et si ça ne bouge pas, range le dans la camionnette » . Personne ne m’a aussi parfaitement décrit l’ambiance d’une loge après un concert.
Paul partait tous les matins en costume, revenait vers 7-8 heures, se changeait et partait en vrille jusqu’à des heures incroyables. Comment faisait il? Comment faisaient ils tous pour tenir ce rythme alcool et défonce? Et le week end, c’était bien pire!
Le premier week end, il m’a amené voir Curved Air. Des amis à lui. Je ne connaissais pas ce groupe , mais la salle était bondée, le groupe se composait de Sonja Kristina, la chanteuse, genre Red Sonja, une femme serpent sexy et mystérieuse ; Stewart Copeland à la batterie, Darryl Way au violon et un guitariste assez diabolique. Ils jouaient du rock teinté de classique, notamment d’interventions Vivaldiennes au violon. Paul m’avait emmené backstage et on avait assisté au concert du côté de la scène. Là, un type à lunettes et aux cheveux blancs nous avait plus ou moins jetés. Paul avait parlementé : « Come on, Miles, it’s the last gig… come on ». Il s’appelait Miles, c’était le frère de Stewart et il était plutôt « chiant » comme disait Paul. Ce concert était le dernier de Curved Air, qui avait décidé de se séparer et je venais de rencontrer Miles Copeland, qui deviendrait un de mes meilleurs amis et aussi mon associé.
Apres le set, nous sommes retournés backstage et j’ai papoté plus ou moins avec tout le monde. « Bravo ! » « Super ! » « Thank you » Stewart m’a dit ‘ Hey, cool de te rencontrer. Paul m’a dit que tu joues de la guitare. Viens chez moi. Paul te donnera l’adresse, on jamme tous les jours avec mon frère Ian. Amène ta gratte,tu es le bienvenu. »
Aussi simple que ça.
Et, le lendemain, dimanche, je suis allé chez Stewart avec Paul.